Net Zero 2050 : cap stratégique… ou illusion bien construite ?
Faut-il continuer à penser la « stratégie climatique » des entreprises à travers l’objectif de net zero ? Ou est-il temps de basculer vers une véritable logique de transition ?

Une confusion fondatrice : objectif vs stratégie
Depuis l’Accord de Paris – Paris Agreement (2015) – la neutralité carbone s’est imposée comme une boussole globale.

Sous pression des régulateurs, des investisseurs, de l’opinion publique (et parfois aussi des Business Schools engagées), les entreprises ont souvent adopté des engagements net zero à horizon 2050.

Sur le papier, tout est clair.

Dans les faits, beaucoup moins.

Ces engagements sont partout : rapports annuels, présentations investisseurs, discours corporate. Ils cochent toutes les cases.

Mais une question mérite d’être posée franchement : combien relèvent d’une stratégie… et combien d’un récit ?

Pourquoi ? Parce qu’un objectif lointain a une propriété très pratique : il permet de dire beaucoup… sans obliger immédiatement à faire.
Le problème est simple mais structurant : le net zero est un objectif de destination, pas un cadre stratégique.

Les effets très concrets de cette confusion
Cette ambiguïté produit des conséquences tangibles :
  • des feuilles de route incomplètes ou peu crédibles
  • des arbitrages repoussés (et donc de l’inaction… et de ses coûts futurs)
  • des démarches “cosmétiques” (certifications, bilans carbone sans suite réelle sauf pour rester référencé chez un client….)
  • une dépendance implicite à des solutions futures incertaines (captation carbone, innovations immatures)
Le GIEC – IPCC (2023) – le rappelle pourtant clairement : atteindre la neutralité suppose des transformations systémiques immédiates, pas une simple projection à long terme.

L’illusion du point d’arrivée
Le succès du net zero tient aussi à sa puissance narrative.
Un chiffre. Une date. Une promesse.
Une simplification très anglo-saxonne… efficace pour communiquer, mais insuffisante pour transformer…notamment en France où la langue de Molière exige plus de précision!

Car cette simplicité a un coût : elle écrase la complexité réelle des transformations à mener.

Dans beaucoup d’organisations, l’objectif devient un récit stabilisateur :
  • il donne une impression de maîtrise
  • il aligne les discours
  • il rassure les parties prenantes
Mais il peut aussi produire un effet pervers : remplacer l’action par l’intention.
Des initiatives comme le Science Based Targets initiative ou des approches opérationnelles comme celles de Decarbo’solution (où j’ai appris à faire un bilan carbone avec un dirigeant remarquable) ont justement émergé pour réintroduire du concret : trajectoires intermédiaires, métriques vérifiables, contraintes à définir et réelles.
Autrement dit : remettre du réel dans la promesse.
 
Penser en transition : un changement de paradigme
Adopter une logique de transition, c’est quitter le confort de l’objectif pour entrer dans l’inconfort du chemin.
C’est passer :
  • d’un horizon abstrait à des décisions immédiates
  • d’une ambition déclarative à une transformation opérationnelle sur tous les scopes (1, 2 & 3).
  • d’un engagement statique à une dynamique évolutive

La transition introduit une dimension clé : la temporalité réelle des transformations.

 

Et avec elle, des questions concrètes et souvent évitées :
  • Par où commencer ?
  • Comment séquencer les investissements ?
  • Quels compromis accepter ?
  • Jusqu’où embarquer l’écosystème ?
Ces questions ne relèvent pas de la communication. Elles relèvent de la stratégie.

De la promesse à la crédibilité

Le changement est déjà en cours.

Hier, une entreprise était valorisée pour :
  • son ambition affichée
  • son alignement avec des standards
  • ses engagements formels
Aujourd’hui (et plus encore demain) elle sera jugée sur :
  • la cohérence de sa trajectoire
  • la mesurabilité de ses progrès
  • la réalité des transformations engagées
  • l’implication du management, sa crédibilité et confiance accordée (en interne et pour les parties prenantes: clients, banques, etc…)
C’est précisément l’esprit de la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) :


Moins de storytelling, plus de preuves.

Ce que disent les données : le rôle clé du dirigeant
Mes recherches empiriques (notamment dans les secteurs agricole et viticole) apportent un éclairage clair :
  • les outils seuls ne suffisent pas (certifications, bilans carbone, aides…)
  • le facteur déterminant est l’engagement réel des dirigeants
Lorsque le développement durable et le bilan carbone sont intégrés dans la stratégie :
  • la performance financière et non financière s’améliore pour la grande majorité des entreprises sondées
  • les capacités dynamiques – Teece (2007) – de l’entreprise se renforcent et donc de quoi faire la différence sur les marchés
Cette dynamique suit une séquence identifiable :
  1. Sensing : développer une compétence carbone (comprendre, former, intégrer) pour identifier enjeux et opportunités
  2. Seizing : déployer des innovations (réduction d’émissions, éco-conception, négociations/partenariats – scope 3, fournisseurs), transformation opérationnelle)
  3. Reconfiguring : transformer en profondeur l’organisation et le modèle économique pour aller vers d’autres modèles, parfois hybrides, et qui sont nombreux: développement durable, circularité, partage, etc… et moins « linéraire », avec détermination, innovation et dans le temps, en méthode « progressive » et pas « destructive ».

Résultat : une amélioration durable de la performance globale.

Le risque : une décennie perdue

Le danger est bien réel.

À force de focaliser sur 2050, certaines entreprises évitent les vraies questions de 2025 :
  • faut-il abandonner certaines activités ?
  • faut-il repenser le modèle économique ?
  • faut-il accepter des sacrifices à court terme ?
Le net zero permet parfois d’éviter ces arbitrages. La transition les rend inévitables.

Le vrai test
La question n’est pas : “Serons-nous net zero en 2050 ?”

Trop lointaine. Trop abstraite. Trop confortable.

La vraie question est : “Sommes-nous déjà en transition aujourd’hui ?”
  • avons-nous engagé des transformations irréversibles ?
  • avons-nous pris des décisions coûteuses mais nécessaires ?
  • avons-nous commencé à redéfinir notre modèle économique ?
Conclusion : de la promesse à l’action et au mouvement!
Le net zero a joué un rôle essentiel : il a aligné le monde économique autour d’un objectif commun.
Mais aujourd’hui, l’enjeu a changé.

Ce n’est plus l’alignement. C’est l’exécution.

Dans cette perspective, des approches comme celle de Doughnut Economics proposée par Kate Raworth (2012) offrent un cadre utile : un espace “juste et sûr” entre plancher social et plafond écologique.

Mais aucun modèle ne remplace l’essentiel : la décision.

 

Car la transition ne se décrète pas à l’horizon 2050. Elle se construit, décision après décision, dès aujourd’hui… et offre un nombre incroyable d’opportunités. Je le dis sans cesse à mes étudiants et collègues… Il ne faut pas culpabiliser et chercher des mouchoirs pour essuyer des larmes qui expliquent ce que l’on connait déjà… mais saisir ces opportunités pour construire un monde plus apaisé et certainement meilleur. La France et l’Europe ont tous les atouts et cette « distinctivité » liées à notre géographie, histoire, capacité d’innovation, empreinte culturelle, les savoirs, l’ouverture, l’humanisme, etc.. pour nous orienter sur un chemin exemplaire et qui inspire… Tant d’opportunités: du jamais vu, de la génération Alpha aux générations Z, Y (millennials), X, baby-boomers sans oublier les « oubliés » et les « laissés-pour-compte ».

 

Bertrand Girard

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